Pratiques cliniques en temps de COVID-19 : témoignages

En cette période de crise sanitaire, l’Association Franco Argentine de Psychiatrie et Santé Mentale souhaite réfléchir à la manière dont nos pratiques cliniques sont bouleversées et transformées par cette situation inédite. Lorsque prendre soin de l’autre semble paradoxalement passer par le fait de s’en éloigner, qu’en est-il du soin psychique et de la continuité thérapeutique?
En collaboration avec nos collègues argentins, nous proposons de mener un travail de recueil de témoignages sur ces questions, à la fois en France et en Argentine. Cette démarche vise à amorcer un dialogue théorique et clinique fécond entre deux pays, dont les situations ne sont pas identiques mais qui ont des liens profonds dans leurs cultures et pratiques de soin.
Quelles inventions et montages sont instaurés par les professionnel(le)s pour préserver les liens thérapeutiques ? Comment maintenir un cadre de soin et un travail psychique vivant malgré la distance? Quels effets cliniques sur les patients et leurs entourages pouvons-nous constater? De nouvelles dynamiques institutionnelles se mettent-elles en place? Pensez-vous que la situation actuelle modifiera durablement les pratiques de soin?
Vos témoignages, sous toutes les formes, sont les bienvenus: écrits, courtes vignettes cliniques, fichiers audios ou vidéo, etc.
Vous pouvez nous les adresser à: assosfrancoargentine@gmail.com.

Confinement et maintien du cadre psychothérapeutique – Emiliano Carra

Confinement et maintien du cadre psychothérapeutique 

Au sein d’un service de soins-études, je reçois des adolescents en psychothérapie analytique. Suite au confinement, la majorité de mes patients est retournée au domicile parental tandis que je passais en télétravail.

Il a été proposé à chacun de mes patients de poursuivre leur psychothérapie par téléphone ; à l’exception d’une patiente, tous mes patients ont accepté l’idée ou tout du moins se sentaient prêts à tenter cette expérience inédite. Un des objectifs était d’éviter une rupture du lien pouvant mettre en péril l’alliance thérapeutique et le processus psychothérapeutique en jeu. Si ce nouveau cadre psychothérapeutique a demandé une réelle adaptation de part et d’autre, j’ai pu garder le jour et l’heure habituels de la séance pour la plupart de mes patients afin d’assurer une continuité.

La co-construction d’un espace de parole basé temporairement sur deux lieux bien distincts a engendré une sorte de glissement du champ au hors-champ : au « hic et nunc » s’est substitué un « alibi et nunc ». La difficulté était avant tout d’éviter une trop grande focalisation sur la voix, incarnant et symbolisant alors concomitamment l’absence et la présence.

Pour certains de mes patients, aborder spontanément tel ou tel élément est plus compliqué que d’habitude. Les expressions « rien de particulier », « rien d’intéressant » ou « rien de nouveau » sont bien plus présentes au début des entretiens : chaque jour s’inscrivant dans une temporalité suspendue est plus ou moins semblable à l’autre. De nouvelles formes de co-pensée se manifestent ainsi à travers une entrave dans l’élaboration marquée par une narrativité et un fil associatif bien moins fluides que d’habitude

Un de mes patients prend  les choses avec calme ; pour lui,  le confinement est naturel. Une autre patiente sent qu’elle revit une période de retrait du monde extérieur. Alors même qu’elle n’a pas envie d’arrêter son projet scolaire, une forte réactivation de son désir de vivre éloignée de la société se manifeste. Enfin, un jeune patient se sent petit à petit envahi par un intense sentiment d’être seul après avoir vécu positivement le début du confinement.

Il est intéressant de noter que le confinement se situe en miroir des problématiques passées de retrait social pour mes patients ; en effet, leur parcours est marqué par une claustration au domicile parental liée dans un premier temps à une phobie scolaire. Tous mes patients sont très peu ou pas sortis pendant tout le temps du confinement et ont réinvesti intensément le jeu vidéo et les univers virtuels. Tandis que le confinement devient en partie une échappatoire à toute contrainte sociale, à l’angoisse de la rencontre avec l’autre, plusieurs patients expriment cette angoisse de revivre ce qu’ils ont vécu, de s’ancrer de nouveau dans une vie passée exclusivement à l’intérieur de leur chambre. Ils appréhendent aussi cette période comme un test afin de mesurer leur niveau d’autonomie et leur capacité à maintenir un cadre scolaire en dehors du service de soins-études. On comprend alors la complexité des enjeux du confinement pour ces jeunes patients.

Le déconfinement met fin aux séances par téléphone et je revois mes patients : nous portons des masques car telle est la règle institutionnelle. Il faudra donc encore attendre pour un retour au cadre psychothérapeutique tel qu’il existait avant le confinement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un cas clinique en temps de confinement – Marcela Fernandez Zosi

Un cas clinique en temps de confinement

Marcela Fernandez Zosi

L’isolement préventif et social obligatoire, dû à la pandémie du Covid 19, a bouleversé notre façon de travailler. Si jusqu’à présent les séances téléphoniques étaient réservées à des cas très sporadiques et bien particuliers, depuis plus de deux mois, le téléphone est devenu un outil de travail, celui qui nous permet de maintenir le lien de parole avec nos patients. Dans ce contexte de crise sanitaire sans précédent, l’EPOC a dû adapter ses modalités de prise en charge en proposant d’accueillir les nouvelles demandes de suivi thérapeutique par téléphone.

C’est dans ce cadre que fin mars, j’ai reçu Léa. J’ai décidé d’écrire son cas pour deux raisons : la première, parce que lors du premier entretien, j’ai été déstabilisée à un moment donné par l’absence des corps et la présence du téléphone ; je trouvais que ce n’était pas sans risque d’accueillir une nouvelle patiente dans ces conditions-là. La deuxième, parce que malgré ma réticence, le dénouement de ce suivi m’a permis de constater que, bien que l’écoute téléphonique ne supplée pas à la présence des corps, l’usage du téléphone n’empêche pas :

— qu’un transfert puisse s’installer,

— que l’analyste puisse opérer,

— que dans un court laps de temps un patient qui se trouve dans une situation de crise subjective puisse se mettre au travail et trouver un apaisement.

Premier entretien 

J’accueille Léa, en pleurs. Elle m’explique qu’elle a eu nos coordonnées par la psychologue du planning familial de l’hôpital N. « Je suis toute seule moi, mes parents sont décédés, je n’ai personne pour me soutenir ».  Elle voudrait qu’on « l’aide » à prendre une décision. Elle est enceinte et elle a trois semaines pour décider si elle garde ce bébé ou pas.

José, le père du bébé, est un homme avec lequel elle maintient une relation très décontractée depuis quelques années. Il n’a pas de position claire par rapport à la venue au monde de cet enfant, il lui dit qu’il suivra sa décision, que si elle veut le garder, il le reconnaîtra. Elle hésite pour plusieurs motifs : d’une part, elle pense qu’actuellement elle est trop fragile et pas prête à être mère, d’autant plus, qu’elle avait toujours imaginé que si un jour elle avait un enfant, elle serait amoureuse du père et, bien que José soit un « garçon doux et gentil », elle « croit » ne pas être amoureuse de lui et elle ne voudrait surtout pas se retrouver à être une mère en « solo ». D’autre part, elle a quarante-trois ans et elle pense que si elle ne garde pas cet enfant, elle n’en aura peut-être pas d’autre et elle voudrait « expérimenter la maternité dans son corps », elle trouve que pour une femme, passer à côté de ça, « c’est terrible ».

Toujours en pleurs, son discours prend tout d’un coup un détour. Agitée, et avec un débit de parole difficile à arrêter, elle commence à me parler d’une toute autre histoire, qui a eu lieu il y a quatre ans. D’une façon très décousue, elle me dit qu’elle « vient de sortir d’une relation avec un type qui l’a foutue dans un trou noir ». Elle m’explique qu’elle est artiste et qu’au moment où elle devait faire une expo qui augurait un certain succès et la possibilité de se faire connaître, elle a connu « ce type », artiste lui aussi, qui a abusé d’elle à la suite d’une courte relation. Depuis cette histoire elle n’a plus pu travailler.

Là, elle a « la trouille » parce qu’en novembre 2019, elle a reçu un mail (depuis une adresse inconnue) qui disait : « Tu es une sous-merde, crève ! » et elle est sûre que ce mail vient de cette personne.

Elle poursuit : « Vous voyez, j’ai eu toujours des histoires compliquées avec les hommes alors que José est doux et gentil avec moi, mais je ne sais pas si je suis amoureuse ». Soudain, elle s’énerve, sa voix monte d’un cran et en sanglots elle m’interpelle : « Mais qu’est que c’est l’amour ? Vous, vous pouvez me dire qu’est que c’est l’amour ! Vous, vous avez déjà été amoureuse ? Dites-moi parce que moi je ne sais pas ! ».

Sur le coup, cette interpellation m’a déstabilisée car, le fait de ne pas la voir me donnait le sentiment de ne pas savoir à qui j’avais affaire et, par ailleurs, je savais qu’il fallait que je lui dise quelque chose, puisque j’avais remarqué qu’au  téléphone dès qu’un silence s’installe, l’autre peut le vivre comme une disparition et dans ce cas-là il ne me semblait pas pertinent de disparaître pour elle. Dans la foulée, je lui réponds : Mais voyons, vous me posez cette question mais à vous entendre, on dirait que vous vous posez cette question parce que vous avez une idée de la réponse. L’effet a été immédiat : elle arrête de pleurer et me dit : « c’est vrai ».  Plus apaisée, elle enchaîne, « J’ai eu des parents très aimants, qui m’ont transmis beaucoup de choses et qui m’ont toujours soutenue, ma mère était mon amie, je pense que je devrais transmettre tout cet amour que j’ai reçu à un enfant, en plus ce bébé a été conçu le jour de la naissance de ma mère ! ». Je lui dis alors : « Ce n’est pas parce que vous avez eu une mère très aimante que vous êtes obligée de faire pareil qu’elle ! » J’arrête la séance sur ce point, en lui disant que quelle que soit la décision qu’elle va prendre, je peux l’accompagner. À la séance suivante, elle me dira, que ce premier entretien lui a fait du bien, qu’elle a compris qu’elle n’était pas sa mère.

Quelques éléments de son histoire

Léa a grandi dans le sud de la France. Elle est la cadette d’une fratrie de deux enfants. Ses parents sont tous les deux décédés, son père en 1990 et sa mère en 2015. Son père est décédé d’une rupture d’anévrisme, lorsque Léa avait treize ans ; elle se trouvait dans sa chambre à ce moment-là et a tout entendu, notamment le désespoir de sa mère pour le réanimer, sans succès. Sa mère est décédée d’un cancer fulgurant en un an. Léa est très sensible à l’histoire d’amour de ses parents. Lorsqu’ils se sont rencontrés ça a été le coup de foudre. À l’époque, sa mère était enceinte d’un garçon qui l’avait laissé tomber. C’est son père qui s’occupe de sa mère et l’accompagne pour se faire avorter. Puis, ils se marient et ont une première fille qui décède quelques années plus tard d’une maladie rare, vient ensuite sa sœur, et puis Léa. Cette petite fille décédée que Léa n’a pas connue a « toujours fait partie de la famille », Léa dit : « Je suis consciente que si je suis venue au monde, c’est parce qu’il y a eu des enfants décédés avant moi, j’ai intégré ça dans mon histoire ».  Si elle parle de sa famille et de l’amour de ses parents d’une manière très idéalisée, on entend que les choses n’ont pas été toujours faciles, surtout pour elle qui semble avoir toujours été le mouton noir dans cette famille, « classique et traditionnelle » en comparaison de sa sœur qui a tout fait comme il fallait (mariée avec des enfants, etc.).

Elle raconte qu’elle n’était pas bonne à l’école, raison pour laquelle deux ans après le décès de son père, sa mère décide de l’envoyer en internat. Léa garde de bons souvenirs de cet endroit qui ne lui a pas beaucoup apporté au niveau scolaire mais qui lui a fait connaître les drogues. Elle commence à consommer des « joints », un peu, beaucoup, « trop » et depuis ça ne s’est jamais arrêté, elle est consciente qu’elle « consomme trop », et on entend la fonction qu’a cette consommation pour elle comme la tentative d’éviter un effondrement quand elle dit : « C’est ma manière de me maitriser, de me donner de l’oxygène, c’est moi qui me fait du bien et du mal ».

Elle trouve sa voie par le biais de l’art à vingt-quatre ans. Elle déménage alors à Paris pour faire ses études et sa mère, qui la soutient financièrement, lui achète un studio dans lequel elle vit actuellement. À Paris, elle mène sa vie loin de sa famille. C’est seulement, quatre ans avant le décès de sa mère, que Léa et sa mère se rapprochent lorsque Léa « l’aide » à se séparer de son dernier compagnon, un homme qui s’est révélé être un voyou. Léa l’aide à s’installer dans une nouvelle maison et elles deviennent « amies ». Lorsque sa mère tombe malade en 2014, Léa quitte Paris, pour rester auprès d’elle jusqu’à sa mort.

Suite au décès de sa mère, Léa rentre en conflit avec sa sœur à cause de la maison maternelle, sa sœur veut vendre, chose impossible pour Léa : «Je ne pouvais pas vendre cette maison où vivait encore son chat ! ». Elles trouvent un arrangement financier et Léa garde cette maison. Depuis, elle vit à cheval entre les deux maisons, entre Paris et M.

Paul, une mauvaise rencontre

Léa se disait « traumatisée » par Paul, « le type qui l’avait foutue dans un trou noir » et en effet, dès qu’elle parle de cette histoire son discours reste très dissocié, voire incompréhensible. Nonobstant, quelques éléments se détachent : d’emblée elle se sent attirée par l’artiste, par le côté « écorché vif » de cet homme. Quelques jours après avoir fait sa connaissance, elle apprend que sa mère est malade, elle quitte Paris et n’a plus de nouvelle de lui jusqu’au décès de sa mère où il lui envoie une lettre de condoléances et c’est à ce moment-là qu’ils rentrent de nouveau en contact. Elle veut aider cet homme, le soutenir financièrement avec l’argent qu’elle a touché de l’héritage de sa mère, en devenant son mécène mais, non seulement il refuse mais il est « violent » et a « des propos cassants » envers elle. Malgré ça, elle lui propose de passer chez sa mère en M. où un matin, alors qu’elle ne voulait pas, il se glissera dans son lit et abusera d’elle. Depuis ce jour, elle disparaît du milieu de l’art, des réseaux sociaux et de tout endroit où elle donnait à connaîre son travail, elle continue de créer seulement pour elle, et se réfugie dans la maison de sa mère en M, faisant des allers-retours à Paris de temps en temps

Elle n’a plus de nouvelles de Paul jusqu’à ce jour de novembre, où elle reçoit ce mail qu’elle lui attribue.

José

C’est après cette histoire avec Paul en 2015, qu’elle « tombe dans les bras de José », son « unique lien social » depuis. Ils sont ensemble lorsque Léa est de passage à Paris. La première fois qu’ils ont fait l’amour il lui a dit : « Je ferais bien des enfants avec toi ». Elle le trouve « mignon » et apprécie beaucoup son côté « doux et gentil » qui contraste avec le côté violent des hommes de ses histoires amoureuses précédentes où, d’une façon ou d’une autre, elle finit toujours par se faire « agresser ». Elle l’aime bien mais intellectuellement, ils sont très différents, ce qui pour elle est un frein.

En Décembre 2019, le jour de l’anniversaire de sa mère, sa tante organise un repas familial à M., Léa hésite à y aller parce qu’elle craint qu’on lui fasse « des reproches » mais, contrairement à ce qu’elle avait pu imaginer, cette journée se passe très bien. Léa, s’occupe des enfants de sa sœur qu’elle ne voit jamais et reçoit beaucoup de compliments, notamment sur son talent avec les enfants. Plus tard, dans la voiture sur le chemin de l’aéroport, sa tante la questionne à propos de sa vie : sans travail, sans mari et sans enfant. Lorsqu’elle arrive à Paris, elle va directement voir José, ils font l’amour et elle « sent » à ce moment-là qu’elle est train de tomber enceinte et elle tombe enceinte.

La fausse couche 

Léa m’appelle un samedi de la mi-avril en urgence pour avoir une séance supplémentaire. J’apprends qu’elle a décidé de faire une IVG et qu’elle a déjà envoyé une lettre au planning familial en ce sens. Quand elle annonce à José sa décision en ajoutant qu’elle ne croyait pas être amoureuse de lui, il décompense.

Il dit se sentir comme il y cinq ans lorsqu’il a été hospitalisé en psychiatrie pendant cinq mois. Il la sollicite énormément car il veut plus de leur relation.

Elle est bouleversée par son état et pense être à l’origine de cette décompensation, mais cela ne l’empêche pas de repérer pas mal des choses : en dépit d’aller mal, José refuse d’aller voir son psy et de se faire soigner ; cette situation, c’est trop pour elle, d’autant plus que depuis vingt-quatre heures, elle a des douleurs et des saignements très importants et José ne fait pas cas de ça, ce qui l’amène à contacter un ami de José pour qu’il l’aide, car elle doit s’occuper d’elle et aller à l’hôpital.

Elle fait une fausse couche. Quand José apprend la nouvelle, il disparaît avec sa voiture. Ils le retrouvent dans un commissariat, en garde à vue. Il a été arrêté pour comportement téméraire. Il n’ira pas en prison mais il retourne en hôpital psychiatrique.

« J’ai fait un coucou à ma maman et je lui dis au revoir »

Lorsque je lui demande ce qu’elle pense de tout ce qu’elle vient de vivre pendant ces derniers jours, Léa me dit : « Je pense qu’à partir du moment où j’ai pris ma décision, mon corps a suivi.  J’ai fait un coucou à ma maman et je lui ai dit au revoir ».

Sans rentrer dans la question diagnostique, on peut faire l’hypothèse que Léa n’a jamais pu élaborer la perte de sa mère. Suite à son décès, elle s’identifie à elle et c’est avec cette identification qu’elle entame sa relation avec Paul, on pourrait même dire qu’elle le prend pour un fils, car elle veut faire pour lui ce que sa mère a fait pour elle mais les choses se passent mal avec cet homme et Léa reste fixée dans un état de dépression douloureuse. Elle retire sa libido du monde pour la concentrer dans les objets appartenant à sa mère. La réception de ce mail en novembre vient réactiver cette perte non symbolisée et elle s’affole. Affolée, elle assiste à ce repas familial le jour de l’anniversaire de sa mère, où au fond, on la questionne sur sa propre maternité ce qui la précipite dans un acting out et elle tombe enceinte.

Il me semble que l’interprétation qu’elle a faite de mon intervention « j’ai compris que je n’étais pas ma mère » l’a vraiment aidée à se positionner autrement face à cette grossesse et à prendre sa décision.

 Un tournant 

Suite à la fausse couche et à l’hospitalisation de José, Léa est soulagée. Elle retrouve la clef « d’une grande armoire » qu’il y a chez elle et qu’elle cherchait depuis cinq ans ! Elle est « heureuse » de retrouver le matériel qu’elle avait stocké pour ses créations, elle me dit : « Il est temps que je fasse un grand ménage ». Elle commence par son appartement et m’explique qu’elle travaille avec « tout ce que les gens mettent de côté ». Au fur et à mesure qu’elle range, elle crée des objets, transformant son appartement  en un lieu d’exposition. Elle envisage de rentrer à nouveau dans le circuit de l’art pour pouvoir vendre ses créations, et me dit qu’elle « sait » qu’elle doit faire quelque chose avec la maison de sa mère et pourquoi pas, dit-elle, faire également de « cette maison géniale » un lieu d’exposition ?

Elle m’a parlé du vide que lui a laissé la perte de sa mère mais aussi du fait que son soutien inconditionnel, surtout financier, l’avait desservi, ouvrant pour elle la porte à tous les excès, notamment avec les drogues, qu’elle ne pense pas pouvoir arrêter mais qu’elle souhaite diminuer car elle vit en « décalé ».

Elle commence à questionner sa position par rapport aux hommes : «Je crois que les hommes se moquent de moi parce que je suis trop gentille, je traverse les accidents de la vie mais ils ne me voient pas comme une personne, ils me voient comme une fille fragile. J’ai dressé la liste des fois où je me suis fait agresser et ce n’est pas normal ! »

L’hospitalisation de José a duré moins de temps que prévu, ce qui l’a un peu déstabilisée. Ils sont restés très proches mais elle trouve des stratégies pour qu’il ne l’envahisse pas.

Le confinement passé Léa a décidé de s’engager dans un travail sur elle et le suivi se poursuit…

 

 

 

Quelques conséquences psychiques du confinement – Clotilde LEGUIL

Quelques conséquences psychiques du confinement

Clotilde Leguil

En ce temps de déconfinement progressif, une question concernant de près la psychanalyse peut se poser : quelles sont les conséquences psychiques de ce que nous venons de traverser, ou plutôt de la période dans laquelle nous entrons ? Est-il possible d’en parler déjà ? Du point de vue de notre histoire, l’extension inattendue de la pandémie de Corona virus a fait basculer le monde. L’univers indifférent et arrogant de la mondialisation est devenu un monde incertain, traversé par le tragique de l’existence. Ce changement de climat s’est répercuté au cœur du psychisme de chacun : comment répondre à ce phénomène dénué d’intention et acéphale, qui a mis un point d’arrêt à une accélération folle des productions et des déplacements nous confrontant à ce qui n’était pas écrit ?*

*Vous pouvez lire la suite de l’article sur ce lien: https://www.revue-etudes.com/article/quelques-consequences-psychiques-du-confinement-clotilde-leguil-22673

Pratique d’une psychanalyste en ville pendant l’épidémie de Covid-19 – Gricelda SARMIENTO

Pratique d’une psychanalyste en ville pendant l’épidémie de Covid-19

Gricelda Sarmiento

Le secret qu’impose notre pratique m’empêche de rendre publics les problèmes intimes qui se font jour dans cette période exceptionnelle et totalement artificielle. Il n’est pas propre de l’homme de se priver d’une liberté de mouvement et d’action qui l’affectent non seulement lui et sa petite famille — sinon la communauté dans son ensemble—, mais nous avons en général admis que la maladie mortelle que provoque le Covid-19 nous oblige à admettre cette situation en signe de prévention.

Je vous fais donc part à cette occasion des observations d’ordre général de ma pratique de psychanalyste en ville pendant le Covid-19.

​Il y a d’un côté, celle des analysants qui poursuivaient depuis longtemps un travail et ont demandé au bout d’une semaine de poursuivre par téléphone leur analyse. Pour ces demandes, il s’agissait du suivi d’un travail analytique préalable, entamé et élaboré pendant quelques années.

Je m’arrête donc à un cas singulier.

C’est une femme qui vit avec son partenaire et leurs enfants. La question qu’elle se posait était liée plus particulièrement à « l’épuisement » que lui a couté l’effort pour assumer toutes les tâches — qu’elle s’était elle-même assigné— en suivant un type de rapport qu’elle avait depuis toujours avec son partenaire, dans le nouveau rythme imposé par la réalité contraignante.

Au cours de cet analyse par téléphone, une zone de lumière émerge.

Sa question sur  le type de rapport qu’elle entretenait avec son partenaire devenait une zone de lumière laissant voir comme un éclair les possibilités ou non d’une issue.

Malgré le changement brutal imposé par le Covid, leur type de rapports n’avait pas changé, il s’était plutôt accentué. Il a été d’une certaine manière exacerbé et  a fait émerger en surface, comme un iceberg, la façon symptomatique qui la liait à lui.

L’analyse se poursuivait sans trop de surprises pour l’analyste mais pour l’analysant, les conditions de vie confinante temporaire — elles allaient finir un jour, quand même —,  devenaient pour elle impossible à supporter, comme si elles n’allaient jamais prendre fin. Des éclats de violence réprimée s’exprimaient par moments à l’intérieur du couple. Une sorte de haine faisait place, la séparation s’insinuait.

Au fond, le conflit (ou sa structure ?) accentuait, un thème déjà travaillé, quoi qu’un peu perdu parmi d’autres arguments qu’elle se donnait pour justifier sa « belle âme ». Autrement dit, la réalité qui s’imposait lui permettait de déployer son symptôme en toute beauté, cette fois-ci parfaitement justifié par son imbattable rationalité.

Ils devaient résoudre tous ces problèmes, lesquels sont en général pris en charge par des institutions — la garderie, l’école, le sport, les copains et copines, les sorties pour les adolescents, etc. La question de gérer de front le soin des enfants, — petits ou adolescents —, leur propre travail en télécommunication, les tâches quotidiennes de maintien de la maison et la préparation des repas, devenaient débordantes.

Avec son partenaire, tous deux ont bien accepté au début, le partage de tâches, néanmoins l’équilibre n’était pas atteint. Le poids penchait de son côté, alors les plaintes s’accumulaient et elle a demandé d’en parler par téléphone.

​Un question essentielle s’est alors posée pour elle : devait-elle continuer à jouir de son symptôme avec les souffrances qu’il implique ou devait-elle quitter son symptôme avec la perte de jouissance que cela entraîne ?

Les conditions de vie du Covid-19 l’a confrontée à l’énigme d’un choix qu’elle seule est en mesure d’effectuer.

De l’autre côté, se trouvent les personnes que j’ai entendues pendant cette période, qui elles avaient demandé une consultation quelques semaines après le début du confinement. Elles me connaissaient professionnellement mais jamais n’avaient demandé un entretien.

Ici, l’approche est très différente, surtout au niveau de la place et du processus du transfert, même si la méthode psychanalytique employée est toujours la même.

Dans ce deuxième cas, je vais  restreindre la série de séances qui ont eu lieu à un seul détail, qui néanmoins en dit long sur ce qui est en jeu.

Les entretiens étaient téléphoniques sans l’application de l’image sur le portable, c’est à dire seulement audibles, — je n’avais pas énoncé des règles de fonctionnement à ce niveau.

​Au bout de trois séances, la personne demandante, sans que je le sache, avait laissé ouverte l’application « image inclue ».

Au moment d’ouvrir mon portable et me disposer à l’entendre,  je vois sa tête posée sur un oreiller, il était allongé et voulait me le faire voir. J’ai immédiatement écarté le visage de l’écran de mon portable, acte déterminé, je pense, par mon inconscient. La personne avait apparemment besoin de s’allonger pour parler durant chaque entretien. Elle toute seule s’est mise en position d’analysant …

​La différence entre les deux types de demandes, la précédente et celle-ci, est énorme.

Pour cette dernière, tout était à construire à partir de rien, ex-nihilo, c’est-à-dire la création … La psychanalyse est un art. Il y avait sans doute eu un transfert préalable dans les deux cas décrits, soit par personne interposée, soit par référence à la psychanalyse elle-même.

Mais dans les deux cas, les choses se sont jouées dans la rencontre des paroles, les leurs et les miennes, les signifiants se sont mis là à jouer. Le ton de la voix, plus ou moins basse, le rythme, le temps qui s’écoule d’mot à l’autre, l’angoisse ou l’attente de l’un et de l’autre, bref la chaine signifiante s’est mise en branle.

*

Pour conclure je peux seulement dire que la découverte de Freud et les avancées de Lacan ont une fois de plus confirmé la convergence de la théorie et de la pratique de l’analyse.

La psychanalyse n’a besoin pour s’encadrer que de deux personnes, une qui parle et une qui écoute, l’analysant et l’analyste.

Ils peuvent le faire en marchant, assis, debout ou allongé, par téléphone ou en chair et en os. C’est l’inconscient qui émerge entre deux partenaires, c’est-à-dire, le Ça qui éclot dans la présence réelle ou fantasmatique de l’Autre confluant ainsi avec l’expérience clinique la plus quotidienne.

Brève du jour – Federico OSSOLA

Brève du jour 
 

Samedi 30 mai. Garde aux urgences de l’hôpital général.

Avec les infirmiers, nous constatons le « retour des  angoissés » qui étaient restés sagement chez eux pendant la période de confinement, période qui a été étonnement calme en termes d’activité pour l’équipe de psychiatrie des urgences.

Au-delà d’une facilitation pour l’accès aux soins et d’une diminution de la crainte du COVID-19 associées au dé-confinement, comment interpréter ce retour ?

Est-ce le retour à une certaine normalité ce qui permet l’expression des angoisses et les demandes de prise en charge ? Ou bien serait plutôt quelque chose de cette « normalité » qui en serait la source ?

La présence d’un psychiatre 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 rend l’accueil des urgences, au moins sur notre secteur, le seul lieu qui propose une continuité absolue pour la rencontre avec  un interlocuteur quand la détresse s’impose au sujet. Dans ce sens, le confinement a introduit une discontinuité qui n’a pas été sans conséquences pour les patients. Comment ont-ils supporté l’angoisse pendant le confinement ? Et la nature de cette angoisse, aurait-elle été teinte d’une couleur différente de celle de l’angoisse « normale » ? Dans ce sens, comment articuler le rapport continuité/discontinuité à l’angoisse?

Je n’introduis pas ici une distinction liée à la psychopathologie sur la nature de l’angoisse car le retour des angoissés se présente comme un phénomène général qui réunit les patients souffrant de psychose, ceux d’une structure plus névrotique, les personnes en situation de précarité, les premiers contacts avec la psychiatrie, les adolescents, les personnes âgées, etc.  Comme si  au-delà des structures psychiques et des situations vitales, ce retour se produisait autour de quelque chose de commun.

Ou encore, le retour aux urgences permettrait aux patients de confirmer la possibilité d’un retour aux habitudes « d’avant » et la permanence dans « l’après » des points d’étayage ?  S’angoisser pour se rassurer ?

Pour l’heure, plus de questions que de réponses.

Journal du confinement

Journal du confinement

Dans les années 2000, les grands Hôpitaux Psychiatriques de la Région Parisienne se modernisent, et décident de rapprocher leurs services des populations desservies. Ce faisant, ils désertent leurs sites historiques, datant de la fin du XIXème siècle, ils abandonnent leurs « pavillons » disséminés dans de vastes parcs paysagers, pour s’installer dans des immeubles beaucoup plus récents au cœur de la cité. Cette délocalisation entraîne le passage d’une architecture horizontale et aérée à une architecture verticale sans extérieur.

À cela, se sont ajoutées les réformes hospitalières comme la loi « Hôpital, Patients, Santé, Territoires » (HPST, loi de 2009) ou la création à marche forcée des « Groupements Hospitaliers de Territoire » (GHT, loi de 2016) qui ont concentré la gestion et l’administration des établissements, en les éloignant de la réalité des services. Du coup, les nouveaux hôpitaux psychiatriques, dont le nombre de lits a été calculé au plus juste pour ne traiter que les crises aiguës, ne bénéficient d’aucune autonomie de gestion par rapport à leur Maison-Mère.

À l’heure du confinement, ces immeubles de fous révèlent toute leur cruauté… Ce journal, tenu par une psychiatre des Hôpitaux, en est le témoignage.

26/2 _________________________________________

Le Ministère de la Santé annonce le premier cas français mort du Covid 19 à la Pitié-Salpêtrière, professeur de collège dans l’Oise, âgé de 60 ans.

11/3_________________________________________

Retour dans le service de Mr V. absent depuis 8 jours. Alors que son périmètre d’errance ne dépasse jamais la Porte d’Orléans, il nous dit s’être perdu, et revenir de Creil dans l’Oise ! Affolement général, il est enfermé dans sa chambre, masqué quand il nous parle, et doit y prendre ses repas. Il sort juste 1⁄2 h pour fumer sa cigarette sur la terrasse. Il n’y a pas encore de test disponible dans l’hôpital, ni dans le labo d’analyses avec lequel on travaille habituellement. Mr V. ne peut être testé, on le confine pendant 8 jours, faute de test.*

*Pour lire la suite du journal, cliquer sur ce lien: https://blogs.mediapart.fr/elena-sabatier/blog/280420/journal-de-confinement-l-hopital-psychiatrique

« Viens loin de moi » – Susana ELKIN

« Viens loin de moi »

Susana Elkin

 

Pendant la période du confinement nous avons eu recours aux consultations téléphoniques et aux visioconférences. Cette pratique, qui n’était pas nouvelle mais restait jusque là assez ponctuelle, est devenue du jour au lendemain une proposition systématique pour tous nos patients.

Le téléphone, objet partagé entre le privé et le professionnel, a donc pris une place centrale. Soudain, un même canal permet à la fois de dérouler la logique subjective du patient et recevoir l’appel du plombier pour réparer la fuite d’eau. Les deux appels sont sur le même plan et suscitent un mélange dans les intimités qui, en temps normal, ne se croisent pas. Dans les consultations visuelles, l’arrière plan a un rôle particulier pendant la séance. Se révèle un fond jusque là discret, une situation en miroir où la mise en scène dévoile quelque chose de l’identité intime de chacun, risquant une confusion imaginaire avec nos patients.

A travers le téléphone les corps sont devenus virtuels, pixélisés, dématérialisés. Le seul témoin vivant a été la voix, corps éphémère.

Beaucoup se sont appropriés de cette nouvelle situation et y ont trouvé un bénéfice. Débarrassés de la présence du regard de l’autre, une parole s’est parfois dénouée : – Est-ce que telle pratique sexuelle qu’il n’arrive pas à accomplir intervient dans sa difficulté pour rencontrer des femmes ? Ou bien : – Pourquoi n’avoir pas dit non à une relation incestueuse quand elle avait la possibilité de le dire ? Comment porter cette « jouissance monstrueuse » qui l’a accompagné toute sa vie ?

Certains patients on fait le parallèle avec le divan qui évite d’être sous le regard de l’autre, doublé, dans ce cas, par l’absence du corps. D’autres, peut être les plus isolés, habitant seuls et suffisamment équipés en technologies et savoir informatique, ont pu bénéficier d’une continuité, expérimentant une nouvelle façon de faire du lien ; d’autres encore, par contre, se sont montrés en grande difficulté. Souvent des femmes souffrant d’illéctronisme sont restées davantage isolées, ne sachant se servir de leurs téléphones pour cet usage nouveau. Des mères débordées par leurs enfants et leurs maris, qui ne pouvaient pas s’isoler dans leurs petits appartements, ont coupé le lien en attendant le déconfinement. Une autre encore n’arrivait pas à utiliser son téléphone car soupçonnait son ex-mari de l’avoir hacké.

Il faudra être vigilant de ne pas pérenniser une situation qui favorise l’isolement des patients, déjà confinés en temps normal, et ne pas remplacer la présence des corps par le virtuel. Le monde rêvé des GAFAM[1], entièrement dématérialisé, depuis les rencontres amoureuses jusqu’au moindre achat pour la vie quotidienne, voit son plus grand accomplissement depuis que le virus a fait son apparition dans nos sociétés les plus riches.

Selon Wikipédia, il y a un débat entre ceux qui considèrent le virus comme un être vivant et ceux qui s’y opposent. Certains considèrent que la possibilité du virus d’évoluer en faisant des erreurs lui donnerait le statut d’être vivant. L’être parlant se niche dans un corps vivant, sexué, « virus » qui mute, provoquant des « erreurs », actes manqués et ratages, c’est le corps parlant dont parle Lacan. La psychanalyse a bien souligné cette particularité de la subjectivité, à l’opposé des méthodes qui recherchent le bonheur, excluent le corps sexué et pullulent par Zoom en temps de confinement. Les psychanalystes ont beaucoup à faire pour ne pas céder aux sirènes pixélisées. Il s’agit d’entendre ce corps parlant, ce corps qui, bien qu’immatériel aussi, « a la consistance des passions, des affects, de l’angoisse »[2]. C’est ce corps là qu’entendent les psychanalystes, peu importe les moyens technologiques employés, car c’est le seul qui restitue à chaque sujet sa singularité, son bien le plus précieux.

[1] Acronyme de Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.

[2] Laurent, E.  « Le corps parlant : L’inconscient et les marques de nos expériences de jouissances », Lacan Quotidien, numéro 576, 19 avril 2016, lacanquotidien.fr.

Cinq expériences inédites dans ma pratique privée avec l’utilisation du téléphone et de la visio-conférence – Martin RECA

Cinq expériences inédites dans ma pratique privée avec l’utilisation du téléphone et de la visio-conférence

1/ Des séances par téléphone (son choix) avec un jeune patient souffrant d’Asperger ont permis d’observer que le lien pouvait changer « d’appui ». Notoire lors des silences, l’appui « visuel » de la relation – essentiellement extérieur-  devenait progressivement un « appui » davantage intérieur. L’exploitation dans ce sens fut source de progrès dans ce traitement.

2/ Des séances par visio-conférences ont fait perdre au cadre habituel de leur « volume ». La spatialité ainsi aplatie a généré des situations régressives d’angoisse mettant en lumière des aspects traumatiques propres à la figurabilité psychique précoce. Il fut intéressant de l’observer dans certains récits de rêves rapportés et dans quelques propos directs de patients souffrant de troubles psychotiques. Des « grosseurs » ou des « maigreurs » inhabituelles (des étendues/rétrécissements, etc.)

3/ Le caractère « virtuel » (sans volume) de la rencontre apparaissait souvent comme un défaut « d’incarnation ».

Cela entraînait une angoisse muette, plus ou moins passagère, de déréalisation. Le corps était doublement absent : Le corps du dehors et le corps de dedans.

4/ Le corps du dehors absent : ni le meurtre ni l’inceste n’étaient donc « possibles ».

Curieusement, l’acting semblait plus sollicité para la situation et plus accessible (ce qui apparaissait comme des « mini-attaques » au cadre ou des imperceptibles transgressions, voire, de francs passages à l’acte). Comme si le surmoi prenait « la chose » plus à la légère. Au début, je l’ai vécu comme un aplatissement du tiers symbolique, une brèche ouverte dans l’imaginaire « à roue libre ». Question bien complexe.

5/ Le corps du dedans (construit au commencement par l’expérience de l’absorption du lait et de l’air) absent : la « figure » (contenant) manquait de contenu. Des paroles dites « sans leur souffle », « sans leur haleine », semblaient se perdre dans un trou, ne pas rencontrer de résonnance.

Cela semblait coïncider avec des réactions entre les séances de « remplissage » oral et d’hyperphagie.

Nota B :

Ces quelques expériences et réflexions « à chaud » concernent l’introduction, dans le cadre interpersonnel habituel de mes consultations, d’un remaniement double et majeur, à savoir, son caractère involontaire et abrupte (par contrainte externe) et le recours à des outils (téléphones, mailing, Skype) d’utilisation déconseillée et non encouragée en temps normal.

J’ai préféré ne pas accepter de nouvelle consultation par ces moyens d’emblée. Les quelques demandes reçues furent aisément reportées à une date prochaine.

Invités récemment à reprendre les séances au cabinet, aucun de mes patients n’a demandé à poursuivre par téléconsultation. Je ne la proposerai pas non plus en cas d’éventuel déplacement géographique.

Un blog pour « rester en lien » – Federico OSSOLA

Un blog pour « rester en lien »

L’accompagnement virtuel

La mise en place des mesures de confinement eut comme conséquence la fermeture au public des Centres thérapeutiques à temps partiel et des hôpitaux de jour, ainsi que celle des Groupes d’entraide mutuelle, services d’accompagnement à la vie sociale et d’autres structures qui proposent habituellement l’accueil de personnes souffrant de troubles psychiques. Cette fermeture, survenue brusquement, constitua une rupture du lien thérapeutique et du lien social pour beaucoup de patients. Pour certains d’entre eux, ce type de structure peut constituer le seul lieu d’échange et de partage avec les autres. Aussi, aux angoisses liées à la situation épidémique et à l’isolement, est venue s’ajouter une autre inquiétude pour les patients qui s’est manifestée très rapidement, celle du devenir des soignants avec lesquels ils avaient perdu le contact.

Dans ce contexte inédit, des professionnels du Pôle Clamart du Groupe hospitalier Paul Guiraud ont proposé de créer un blog afin de rétablir d’une certaine façon le lien interrompu. Même si cette démarche ne pouvait pas se substituer au travail auprès des patients, l’idée initiale été de pouvoir les rassurer et qu’ils puissent retrouver sur leurs écrans les soignants qu’ils côtoient habituellement. Le blog pourrait proposer différentes activités qui permettraient aux patients d’occuper une partie leur temps dans une forme de partage par écran interposé et de les soutenir dans leur confinement.

L’idée fut accueillie avec enthousiasme par les différents intervenants du Pôle Clamart et par la direction de l’hôpital. « Le Blog du Pôle Clamart » fut développé très rapidement et mis en ligne officiellement le 31 mars. Il présentait une série de rubriques qui proposaient différents contenus : « Gym et relax », « Commandez votre portrait ! » , « Ateliers d’écriture, lectures, le faubourg des poètes », « Les Live », « Clam-Art : Galerie participative », « Maison, déco, cuisine, fun », « Films et Reportages », « COVID-19 » et d’autres rubriques qui furent développées ultérieurement. Le blog proposait des contenus originaux, produits par des professionnels du pôle.

Très rapidement nous avons pu constater une dynamique de participation, de partage et de consultation du blog qui a largement dépassé les attentes initiales. Les patients ont adhéré à la démarche, se sont manifestés pour la soutenir et, dès les premiers jours, ils ont proposé eux-mêmes des contenus pour nourrir le blog. Une semaine après sa mise en ligne, le blog proposait 57 contenus originaux et il affichait 3931 pages vues.

Ce premier élan n’a pas décru et pendant toute la période du confinement le blog s’est développé en proposant de nouvelles rubriques et des contenus qui sont arrivés chaque jour, envoyés par d’autres professionnels et d’autres patients qui se sont joints progressivement à la démarche. À la fin de la période de presque deux mois de confinement, le 11 mai, le blog comptait 217 contenus originaux (vidéos, images et textes), 42 patients avaient proposé un ou plusieurs contenus et il affichait 13026 pages vues.

Blog et déconfinement

L’approche de la date du 11 mai et la perspective de la réouverture progressive de différents structures extra-hospitalières a posé la question du devenir du Blog du Pôle Clamart et une réflexion a été engagée à ce sujet.

La situation qui avait donné lieu à la création du blog évoluait désormais et un retour aux habitudes de prise en charge semblait bienvenu pour les patients. Dans ce sens, une forme de conclusion s’imposait et, même d’un point de vue symbolique, le fait de clore la démarche semblait pertinent.

D’autre part, la dynamique et l’engagement montrés par les soignants et par les patients invitait à une forme de continuité. L’expérience du blog du confinement avait révélé une nouvelle modalité du lien qui ne semblait pas incompatible ou contradictoire avec la pratique soignante « classique ». Il faut remarquer ici que les liens entre soignants et patients précédaient le confinement et le blog et que l’activité liée à ce dernier s’est inscrite ainsi dans un continuum. Il n’y pas eu des « nouveaux patients » qui auraient accédé directement au blog.

La solution proposée à cette question a été celle de trouver une forme de conclusion à la démarche et de proposer en même temps une poursuite du blog soutenue par un autre propos, plutôt comme une modalité du lien complémentaire aux rapports usités entre soignants et soignés.

De façon générale, cette expérience nous aura invité à réfléchir sur la place de l’outil informatique et d’internet dans les soins et des possibilités qu’ils ouvrent au travail en psychiatrie.