Parution

L’Association franco argentine de psychiatrie et santé mentale a le plaisir d’annoncer la parution de

Père-version et consentements

Sous la direction de Georges Haberberg, Élisabeth Leclerc-Razavet et Dominique Wintrebert

avec la collaboration de Maryvonne Blouët-Bricoteaux

  dominique wintrebert

Téléconsultations pendant le confinement en cabinet de ville – Frédéric ADVENIER et Martin RECA

Frédéric ADVENIER et Martin RECA

L’Information psychiatrique – 2020

Résumé: Les entretiens médicaux durant une téléconsultation médicale tendent à être courts, simples et centrés sur un problème spécifique. Nous tentons de cerner dans cet article les difficultés de la téléconsultation et la symptomatologie psychia- trique que nous avons observées durant le confinement en lien avec la pandémie de la Covid-19. Le cadre de nos observations est celui d’une pratique psychiatrique libérale, centrée sur la personne, et qui peut lier un travail de prescription et de psy- chothérapie. Les principales difficultés techniques ont été liées à des modifications émotionnelles chez le praticien avec un émoussement affectif, un aplatissement de la rêverie élaborative, une extrême fatigue. Nous avons observé dans la majorité des cas une stabilisation de la symptomatologie chez les patients. Nous tentons de mettre en avant plusieurs facteurs possiblement explicatifs. Ceux qui sont liés au contexte social : la restriction des libertés, l’ambiance de désolation, le change- ment radical d’habitudes de travail. Ceux liés aux modalités techniques d’entretien en l’absence de corps réels : les bouleversements majeurs des modalités de contact et donc de son examen, la modification d’un cadre contenant pour que se déploie une parole touchant à l’intime, la possibilité d’investir un espace, et d’émergence d’actes fantasmatiques.

Lien pour accéder à l’article: Article Info Psy 2020 – Advenier – Reca

«Le jour d’après », un chantier d’art éphémère – GHU Paris Psychiatre & Neurosciences

L’association Franco Argentine de Psychiatrie et Santé Mentale est heureuse de vous annoncer

«Le jour d’après », un chantier d’art éphémère*

 

 

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A l’initiative des équipes du pôle précarité piloté par le Dr Mercuel et du Dr Alberto Velasco (Pôle 5e/6e/7e), le « Jour d’après » est une opération destinée à l’ensemble de la communauté du GHU Paris, usagers compris.

Le pavillon Pierre Janet, site Sainte-Anne est un bâtiment voué à la démolition à l’automne 2020 dans le cadre du programme architectural Neuro Sainte-Anne 2023. Du 7 au 11 septembre, il va se transformer en chantier d’art éphémère, expression collective des sentiments divers suscités par le Covid-19 et par le contexte mondial dans lequel il survient. La période récente est en effet un creuset de sensations puissantes : peur, colère, sentiment d’injustice, explosion du collectif, des liens, mais aussi élan, joie, espoir d’un renouveau, redécouvertes de références ou de construits sociaux… L’espace proposé se veut bienveillant et ouvert à toute inspiration guidée ou accompagnée par les propositions artistiques existantes.
Ce projet, animé par la direction de la communication, revêt un caractère hautement symbolique dans la période actuelle qui a bouleversé les pratiques, mais plus largement le rapport aux autres et au monde. Une fresque chorale sera l’unique vestige matériel de cette expérience.
Durant 4 jours équipes, professionnels, patients sont invités à venir créer. Le vendredi 11 septembre sera l’occasion d’un dévernissage public accompagné de happenings créatifs.

UN LIEU DÉDIÉ

  • 300m2 : murs, sols, plafonds, portes et fenêtres;
  • Des supports variés;
  • Des pièces entre 10m2 et 20m2;
  • Des surfaces de création commune (fresques…).

DES MÉDIATIONS ARTISTIQUES

Des équipes du GHU Paris (professionnels et/ou patients) sont invitées à venir investir les lieux avec leur projet dans le thème de l’opération. Street artistes, plasticiens, artistes amateurs collaborant déjà avec l’hôpital proposent également des médiations artistiques à leur intention ou au bénéfice des visiteurs ponctuels.

Exposition ouverte au public le 11 septembre 2020

contact : communication@ghu-paris.fr

 

* Avec la participation de collègues de la COFALP (Coordination France Amérique Latine de Psychiatrie)

Pratiques cliniques en temps de COVID-19 : témoignages

En cette période de crise sanitaire, l’Association Franco Argentine de Psychiatrie et Santé Mentale souhaite réfléchir à la manière dont nos pratiques cliniques sont bouleversées et transformées par cette situation inédite. Lorsque prendre soin de l’autre semble paradoxalement passer par le fait de s’en éloigner, qu’en est-il du soin psychique et de la continuité thérapeutique?
En collaboration avec nos collègues argentins, nous proposons de mener un travail de recueil de témoignages sur ces questions, à la fois en France et en Argentine. Cette démarche vise à amorcer un dialogue théorique et clinique fécond entre deux pays, dont les situations ne sont pas identiques mais qui ont des liens profonds dans leurs cultures et pratiques de soin.
Quelles inventions et montages sont instaurés par les professionnel(le)s pour préserver les liens thérapeutiques ? Comment maintenir un cadre de soin et un travail psychique vivant malgré la distance? Quels effets cliniques sur les patients et leurs entourages pouvons-nous constater? De nouvelles dynamiques institutionnelles se mettent-elles en place? Pensez-vous que la situation actuelle modifiera durablement les pratiques de soin?
Vos témoignages, sous toutes les formes, sont les bienvenus: écrits, courtes vignettes cliniques, fichiers audios ou vidéo, etc.
Vous pouvez nous les adresser à: assosfrancoargentine@gmail.com.

Confinement et maintien du cadre psychothérapeutique – Emiliano Carra

Confinement et maintien du cadre psychothérapeutique 

Au sein d’un service de soins-études, je reçois des adolescents en psychothérapie analytique. Suite au confinement, la majorité de mes patients est retournée au domicile parental tandis que je passais en télétravail.

Il a été proposé à chacun de mes patients de poursuivre leur psychothérapie par téléphone ; à l’exception d’une patiente, tous mes patients ont accepté l’idée ou tout du moins se sentaient prêts à tenter cette expérience inédite. Un des objectifs était d’éviter une rupture du lien pouvant mettre en péril l’alliance thérapeutique et le processus psychothérapeutique en jeu. Si ce nouveau cadre psychothérapeutique a demandé une réelle adaptation de part et d’autre, j’ai pu garder le jour et l’heure habituels de la séance pour la plupart de mes patients afin d’assurer une continuité.

La co-construction d’un espace de parole basé temporairement sur deux lieux bien distincts a engendré une sorte de glissement du champ au hors-champ : au « hic et nunc » s’est substitué un « alibi et nunc ». La difficulté était avant tout d’éviter une trop grande focalisation sur la voix, incarnant et symbolisant alors concomitamment l’absence et la présence.

Pour certains de mes patients, aborder spontanément tel ou tel élément est plus compliqué que d’habitude. Les expressions « rien de particulier », « rien d’intéressant » ou « rien de nouveau » sont bien plus présentes au début des entretiens : chaque jour s’inscrivant dans une temporalité suspendue est plus ou moins semblable à l’autre. De nouvelles formes de co-pensée se manifestent ainsi à travers une entrave dans l’élaboration marquée par une narrativité et un fil associatif bien moins fluides que d’habitude

Un de mes patients prend  les choses avec calme ; pour lui,  le confinement est naturel. Une autre patiente sent qu’elle revit une période de retrait du monde extérieur. Alors même qu’elle n’a pas envie d’arrêter son projet scolaire, une forte réactivation de son désir de vivre éloignée de la société se manifeste. Enfin, un jeune patient se sent petit à petit envahi par un intense sentiment d’être seul après avoir vécu positivement le début du confinement.

Il est intéressant de noter que le confinement se situe en miroir des problématiques passées de retrait social pour mes patients ; en effet, leur parcours est marqué par une claustration au domicile parental liée dans un premier temps à une phobie scolaire. Tous mes patients sont très peu ou pas sortis pendant tout le temps du confinement et ont réinvesti intensément le jeu vidéo et les univers virtuels. Tandis que le confinement devient en partie une échappatoire à toute contrainte sociale, à l’angoisse de la rencontre avec l’autre, plusieurs patients expriment cette angoisse de revivre ce qu’ils ont vécu, de s’ancrer de nouveau dans une vie passée exclusivement à l’intérieur de leur chambre. Ils appréhendent aussi cette période comme un test afin de mesurer leur niveau d’autonomie et leur capacité à maintenir un cadre scolaire en dehors du service de soins-études. On comprend alors la complexité des enjeux du confinement pour ces jeunes patients.

Le déconfinement met fin aux séances par téléphone et je revois mes patients : nous portons des masques car telle est la règle institutionnelle. Il faudra donc encore attendre pour un retour au cadre psychothérapeutique tel qu’il existait avant le confinement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques conséquences psychiques du confinement – Clotilde LEGUIL

Quelques conséquences psychiques du confinement

Clotilde Leguil

En ce temps de déconfinement progressif, une question concernant de près la psychanalyse peut se poser : quelles sont les conséquences psychiques de ce que nous venons de traverser, ou plutôt de la période dans laquelle nous entrons ? Est-il possible d’en parler déjà ? Du point de vue de notre histoire, l’extension inattendue de la pandémie de Corona virus a fait basculer le monde. L’univers indifférent et arrogant de la mondialisation est devenu un monde incertain, traversé par le tragique de l’existence. Ce changement de climat s’est répercuté au cœur du psychisme de chacun : comment répondre à ce phénomène dénué d’intention et acéphale, qui a mis un point d’arrêt à une accélération folle des productions et des déplacements nous confrontant à ce qui n’était pas écrit ?*

*Vous pouvez lire la suite de l’article sur ce lien: https://www.revue-etudes.com/article/quelques-consequences-psychiques-du-confinement-clotilde-leguil-22673

Pratique d’une psychanalyste en ville pendant l’épidémie de Covid-19 – Gricelda SARMIENTO

Pratique d’une psychanalyste en ville pendant l’épidémie de Covid-19

Gricelda Sarmiento

Le secret qu’impose notre pratique m’empêche de rendre publics les problèmes intimes qui se font jour dans cette période exceptionnelle et totalement artificielle. Il n’est pas propre de l’homme de se priver d’une liberté de mouvement et d’action qui l’affectent non seulement lui et sa petite famille — sinon la communauté dans son ensemble—, mais nous avons en général admis que la maladie mortelle que provoque le Covid-19 nous oblige à admettre cette situation en signe de prévention.

Je vous fais donc part à cette occasion des observations d’ordre général de ma pratique de psychanalyste en ville pendant le Covid-19.

​Il y a d’un côté, celle des analysants qui poursuivaient depuis longtemps un travail et ont demandé au bout d’une semaine de poursuivre par téléphone leur analyse. Pour ces demandes, il s’agissait du suivi d’un travail analytique préalable, entamé et élaboré pendant quelques années.

Je m’arrête donc à un cas singulier.

C’est une femme qui vit avec son partenaire et leurs enfants. La question qu’elle se posait était liée plus particulièrement à « l’épuisement » que lui a couté l’effort pour assumer toutes les tâches — qu’elle s’était elle-même assigné— en suivant un type de rapport qu’elle avait depuis toujours avec son partenaire, dans le nouveau rythme imposé par la réalité contraignante.

Au cours de cet analyse par téléphone, une zone de lumière émerge.

Sa question sur  le type de rapport qu’elle entretenait avec son partenaire devenait une zone de lumière laissant voir comme un éclair les possibilités ou non d’une issue.

Malgré le changement brutal imposé par le Covid, leur type de rapports n’avait pas changé, il s’était plutôt accentué. Il a été d’une certaine manière exacerbé et  a fait émerger en surface, comme un iceberg, la façon symptomatique qui la liait à lui.

L’analyse se poursuivait sans trop de surprises pour l’analyste mais pour l’analysant, les conditions de vie confinante temporaire — elles allaient finir un jour, quand même —,  devenaient pour elle impossible à supporter, comme si elles n’allaient jamais prendre fin. Des éclats de violence réprimée s’exprimaient par moments à l’intérieur du couple. Une sorte de haine faisait place, la séparation s’insinuait.

Au fond, le conflit (ou sa structure ?) accentuait, un thème déjà travaillé, quoi qu’un peu perdu parmi d’autres arguments qu’elle se donnait pour justifier sa « belle âme ». Autrement dit, la réalité qui s’imposait lui permettait de déployer son symptôme en toute beauté, cette fois-ci parfaitement justifié par son imbattable rationalité.

Ils devaient résoudre tous ces problèmes, lesquels sont en général pris en charge par des institutions — la garderie, l’école, le sport, les copains et copines, les sorties pour les adolescents, etc. La question de gérer de front le soin des enfants, — petits ou adolescents —, leur propre travail en télécommunication, les tâches quotidiennes de maintien de la maison et la préparation des repas, devenaient débordantes.

Avec son partenaire, tous deux ont bien accepté au début, le partage de tâches, néanmoins l’équilibre n’était pas atteint. Le poids penchait de son côté, alors les plaintes s’accumulaient et elle a demandé d’en parler par téléphone.

​Un question essentielle s’est alors posée pour elle : devait-elle continuer à jouir de son symptôme avec les souffrances qu’il implique ou devait-elle quitter son symptôme avec la perte de jouissance que cela entraîne ?

Les conditions de vie du Covid-19 l’a confrontée à l’énigme d’un choix qu’elle seule est en mesure d’effectuer.

De l’autre côté, se trouvent les personnes que j’ai entendues pendant cette période, qui elles avaient demandé une consultation quelques semaines après le début du confinement. Elles me connaissaient professionnellement mais jamais n’avaient demandé un entretien.

Ici, l’approche est très différente, surtout au niveau de la place et du processus du transfert, même si la méthode psychanalytique employée est toujours la même.

Dans ce deuxième cas, je vais  restreindre la série de séances qui ont eu lieu à un seul détail, qui néanmoins en dit long sur ce qui est en jeu.

Les entretiens étaient téléphoniques sans l’application de l’image sur le portable, c’est à dire seulement audibles, — je n’avais pas énoncé des règles de fonctionnement à ce niveau.

​Au bout de trois séances, la personne demandante, sans que je le sache, avait laissé ouverte l’application « image inclue ».

Au moment d’ouvrir mon portable et me disposer à l’entendre,  je vois sa tête posée sur un oreiller, il était allongé et voulait me le faire voir. J’ai immédiatement écarté le visage de l’écran de mon portable, acte déterminé, je pense, par mon inconscient. La personne avait apparemment besoin de s’allonger pour parler durant chaque entretien. Elle toute seule s’est mise en position d’analysant …

​La différence entre les deux types de demandes, la précédente et celle-ci, est énorme.

Pour cette dernière, tout était à construire à partir de rien, ex-nihilo, c’est-à-dire la création … La psychanalyse est un art. Il y avait sans doute eu un transfert préalable dans les deux cas décrits, soit par personne interposée, soit par référence à la psychanalyse elle-même.

Mais dans les deux cas, les choses se sont jouées dans la rencontre des paroles, les leurs et les miennes, les signifiants se sont mis là à jouer. Le ton de la voix, plus ou moins basse, le rythme, le temps qui s’écoule d’mot à l’autre, l’angoisse ou l’attente de l’un et de l’autre, bref la chaine signifiante s’est mise en branle.

*

Pour conclure je peux seulement dire que la découverte de Freud et les avancées de Lacan ont une fois de plus confirmé la convergence de la théorie et de la pratique de l’analyse.

La psychanalyse n’a besoin pour s’encadrer que de deux personnes, une qui parle et une qui écoute, l’analysant et l’analyste.

Ils peuvent le faire en marchant, assis, debout ou allongé, par téléphone ou en chair et en os. C’est l’inconscient qui émerge entre deux partenaires, c’est-à-dire, le Ça qui éclot dans la présence réelle ou fantasmatique de l’Autre confluant ainsi avec l’expérience clinique la plus quotidienne.

Brève du jour – Federico OSSOLA

Brève du jour 
 

Samedi 30 mai. Garde aux urgences de l’hôpital général.

Avec les infirmiers, nous constatons le « retour des  angoissés » qui étaient restés sagement chez eux pendant la période de confinement, période qui a été étonnement calme en termes d’activité pour l’équipe de psychiatrie des urgences.

Au-delà d’une facilitation pour l’accès aux soins et d’une diminution de la crainte du COVID-19 associées au dé-confinement, comment interpréter ce retour ?

Est-ce le retour à une certaine normalité ce qui permet l’expression des angoisses et les demandes de prise en charge ? Ou bien serait plutôt quelque chose de cette « normalité » qui en serait la source ?

La présence d’un psychiatre 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 rend l’accueil des urgences, au moins sur notre secteur, le seul lieu qui propose une continuité absolue pour la rencontre avec  un interlocuteur quand la détresse s’impose au sujet. Dans ce sens, le confinement a introduit une discontinuité qui n’a pas été sans conséquences pour les patients. Comment ont-ils supporté l’angoisse pendant le confinement ? Et la nature de cette angoisse, aurait-elle été teinte d’une couleur différente de celle de l’angoisse « normale » ? Dans ce sens, comment articuler le rapport continuité/discontinuité à l’angoisse?

Je n’introduis pas ici une distinction liée à la psychopathologie sur la nature de l’angoisse car le retour des angoissés se présente comme un phénomène général qui réunit les patients souffrant de psychose, ceux d’une structure plus névrotique, les personnes en situation de précarité, les premiers contacts avec la psychiatrie, les adolescents, les personnes âgées, etc.  Comme si  au-delà des structures psychiques et des situations vitales, ce retour se produisait autour de quelque chose de commun.

Ou encore, le retour aux urgences permettrait aux patients de confirmer la possibilité d’un retour aux habitudes « d’avant » et la permanence dans « l’après » des points d’étayage ?  S’angoisser pour se rassurer ?

Pour l’heure, plus de questions que de réponses.

Journal du confinement

Journal du confinement

Dans les années 2000, les grands Hôpitaux Psychiatriques de la Région Parisienne se modernisent, et décident de rapprocher leurs services des populations desservies. Ce faisant, ils désertent leurs sites historiques, datant de la fin du XIXème siècle, ils abandonnent leurs « pavillons » disséminés dans de vastes parcs paysagers, pour s’installer dans des immeubles beaucoup plus récents au cœur de la cité. Cette délocalisation entraîne le passage d’une architecture horizontale et aérée à une architecture verticale sans extérieur.

À cela, se sont ajoutées les réformes hospitalières comme la loi « Hôpital, Patients, Santé, Territoires » (HPST, loi de 2009) ou la création à marche forcée des « Groupements Hospitaliers de Territoire » (GHT, loi de 2016) qui ont concentré la gestion et l’administration des établissements, en les éloignant de la réalité des services. Du coup, les nouveaux hôpitaux psychiatriques, dont le nombre de lits a été calculé au plus juste pour ne traiter que les crises aiguës, ne bénéficient d’aucune autonomie de gestion par rapport à leur Maison-Mère.

À l’heure du confinement, ces immeubles de fous révèlent toute leur cruauté… Ce journal, tenu par une psychiatre des Hôpitaux, en est le témoignage.

26/2 _________________________________________

Le Ministère de la Santé annonce le premier cas français mort du Covid 19 à la Pitié-Salpêtrière, professeur de collège dans l’Oise, âgé de 60 ans.

11/3_________________________________________

Retour dans le service de Mr V. absent depuis 8 jours. Alors que son périmètre d’errance ne dépasse jamais la Porte d’Orléans, il nous dit s’être perdu, et revenir de Creil dans l’Oise ! Affolement général, il est enfermé dans sa chambre, masqué quand il nous parle, et doit y prendre ses repas. Il sort juste 1⁄2 h pour fumer sa cigarette sur la terrasse. Il n’y a pas encore de test disponible dans l’hôpital, ni dans le labo d’analyses avec lequel on travaille habituellement. Mr V. ne peut être testé, on le confine pendant 8 jours, faute de test.*

*Pour lire la suite du journal, cliquer sur ce lien: https://blogs.mediapart.fr/elena-sabatier/blog/280420/journal-de-confinement-l-hopital-psychiatrique

« Viens loin de moi » – Susana ELKIN

« Viens loin de moi »

Susana Elkin

 

Pendant la période du confinement nous avons eu recours aux consultations téléphoniques et aux visioconférences. Cette pratique, qui n’était pas nouvelle mais restait jusque là assez ponctuelle, est devenue du jour au lendemain une proposition systématique pour tous nos patients.

Le téléphone, objet partagé entre le privé et le professionnel, a donc pris une place centrale. Soudain, un même canal permet à la fois de dérouler la logique subjective du patient et recevoir l’appel du plombier pour réparer la fuite d’eau. Les deux appels sont sur le même plan et suscitent un mélange dans les intimités qui, en temps normal, ne se croisent pas. Dans les consultations visuelles, l’arrière plan a un rôle particulier pendant la séance. Se révèle un fond jusque là discret, une situation en miroir où la mise en scène dévoile quelque chose de l’identité intime de chacun, risquant une confusion imaginaire avec nos patients.

A travers le téléphone les corps sont devenus virtuels, pixélisés, dématérialisés. Le seul témoin vivant a été la voix, corps éphémère.

Beaucoup se sont appropriés de cette nouvelle situation et y ont trouvé un bénéfice. Débarrassés de la présence du regard de l’autre, une parole s’est parfois dénouée : – Est-ce que telle pratique sexuelle qu’il n’arrive pas à accomplir intervient dans sa difficulté pour rencontrer des femmes ? Ou bien : – Pourquoi n’avoir pas dit non à une relation incestueuse quand elle avait la possibilité de le dire ? Comment porter cette « jouissance monstrueuse » qui l’a accompagné toute sa vie ?

Certains patients on fait le parallèle avec le divan qui évite d’être sous le regard de l’autre, doublé, dans ce cas, par l’absence du corps. D’autres, peut être les plus isolés, habitant seuls et suffisamment équipés en technologies et savoir informatique, ont pu bénéficier d’une continuité, expérimentant une nouvelle façon de faire du lien ; d’autres encore, par contre, se sont montrés en grande difficulté. Souvent des femmes souffrant d’illéctronisme sont restées davantage isolées, ne sachant se servir de leurs téléphones pour cet usage nouveau. Des mères débordées par leurs enfants et leurs maris, qui ne pouvaient pas s’isoler dans leurs petits appartements, ont coupé le lien en attendant le déconfinement. Une autre encore n’arrivait pas à utiliser son téléphone car soupçonnait son ex-mari de l’avoir hacké.

Il faudra être vigilant de ne pas pérenniser une situation qui favorise l’isolement des patients, déjà confinés en temps normal, et ne pas remplacer la présence des corps par le virtuel. Le monde rêvé des GAFAM[1], entièrement dématérialisé, depuis les rencontres amoureuses jusqu’au moindre achat pour la vie quotidienne, voit son plus grand accomplissement depuis que le virus a fait son apparition dans nos sociétés les plus riches.

Selon Wikipédia, il y a un débat entre ceux qui considèrent le virus comme un être vivant et ceux qui s’y opposent. Certains considèrent que la possibilité du virus d’évoluer en faisant des erreurs lui donnerait le statut d’être vivant. L’être parlant se niche dans un corps vivant, sexué, « virus » qui mute, provoquant des « erreurs », actes manqués et ratages, c’est le corps parlant dont parle Lacan. La psychanalyse a bien souligné cette particularité de la subjectivité, à l’opposé des méthodes qui recherchent le bonheur, excluent le corps sexué et pullulent par Zoom en temps de confinement. Les psychanalystes ont beaucoup à faire pour ne pas céder aux sirènes pixélisées. Il s’agit d’entendre ce corps parlant, ce corps qui, bien qu’immatériel aussi, « a la consistance des passions, des affects, de l’angoisse »[2]. C’est ce corps là qu’entendent les psychanalystes, peu importe les moyens technologiques employés, car c’est le seul qui restitue à chaque sujet sa singularité, son bien le plus précieux.

[1] Acronyme de Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.

[2] Laurent, E.  « Le corps parlant : L’inconscient et les marques de nos expériences de jouissances », Lacan Quotidien, numéro 576, 19 avril 2016, lacanquotidien.fr.